(Lectrices, lecteurs, ce texte est à prendre au second degré : c'est de la prose humoristique. J'avais simplement le goût de pondre quelque chose de rigolo, juste pour faire changement...)
Je me sens homme
Samedi matin, 9h30. Je me love, me lève et me lave. D'un air assuré, j'interpelle ma blonde : "Pus d'lave-glace dans la tinque à lave-glace, chérie. J'vas au Canadian Tire en acheter". Encore en état de demi-sommeil, elle grommelle un "oui oui" qui, d'un point de vue purement sémantique, signifie clairement "je m'en fous, laisse-moi donc dormir, c'est samedi". J'ai le champ libre. Le crime s'annonce parfait. Pour paraphraser Diane Dufresne, "Canadian Tire, tiens-toi ben, j'arrive! Me v'la!"
10h. Je pousse la porte du Canadian Tire. Mes quatre sens - le goût est exclu d'office, l'ingestion de lave-glace n'étant pas recommandée par le Guide alimentaire canadien - sont en émoi. Ça sent le caoutchouc, le tournevis et le wenchire (en latin, on dirait plutôt windshield). L'émotion est à son peroxyde, comme dirait Jean Perron. À gauche, les marteaux sont en solde. Tout droit devant, à perte de vue, des milliers de vis et d'écrous se disputent l'insigne honneur de finir dans mes mains. Une telle poésie, toute de verre et de métal ciselée, c'est du Rimbaud pour les rétines d'un homme.
Le gros bonheur béat et viril est au rendez-vous. Il a beau draper sa fatuité dans un jeu de lames de scie ronde, je l'ai reconnu et l'ai débusqué quand même, le goguenard. Il n'est que 10h10; pourtant, ma journée est déjà faite. Je suis comblé comme un gamin qui ouvre un paquet de cartes de hockey. Alléluia!
10h20. Les effluves d'Armor All ont subtilement atteint mes neurones. Trop d'information pour mes synapses d'homme. Wow! Une allée pleine d'essuie-glace! Trois modèles différents, de 13 à 24 pouces. Heureux qui, comme Ulysse, a des essuie-glace de 24 pouces! Et que dire des robinets, pardi! Des dizaines de modèles, de toutes couleurs et de toutes formes, trônent fièrement en face des indispensables rondelles d'étanchéité que - en ma qualité d'homme de la maison - je devrai changer tôt ou tard quand mon robinet fuira. Il faut bien dire ce qui en est : la science du magasinage des rondelles d'étanchéité, c'est la chasse gardée de l'homme. Seule la gent masculine peut apprécier toutes les subtilités de la symbiose passionnelle entre l'homme et un paquet de tores caoutchoutées de cinq huitièmes de pouces. À quand un parfum aux effluves de rondelles d'étanchéité? J'achète!
Et dire qu'après cette cavalcade, ma blonde osera me dire que je n'aime pas magasiner. Elle a tout faux : le jour où il y aura une allée de perceuses chez Jacob et chez Dynamite, mesdames, l'insoutenable légèreté de mon être (mille excuses à Kundera) s'empressera de vous accompagner dans votre délirante quête d'aubaines. En attendant, rien ne remplace mon allée des robinets.
10h50. De retour à la maison. Ma blonde dort. Elle est belle. Je suis heureux. Que dire de plus? Si Dieu a vraiment créé l'homme à son image et à sa ressemblance, il doit y avoir un Canadian Tire au paradis. Et gare à celle qui osera se plaindre que ça sent l'huile à transmission quand on y entre...