Le 8 décembre en soirée, Amir Khadir fut élu premier député
solidaire de l'histoire du Québec. J'avais le sentiment qu'une petite - mais ô combien symbolique! - page d'histoire venait de s'écrire. J'en étais presque à rêver au jour où un subtil (!) redécoupage de la carte électorale ferait passer la
circonscription de Mercier par mon somptueux 4 1/2.
Le 20 décembre, le rêve est fini. La lune de miel fait place à ma plume de fiel. Out, Khadir! Douze petits jours entre un état de félicité éthérée et un désenchantement profond, c'est un nouveau record mondial. Même Jean Charest n'a pas réussi cet exploit. C'est tout dire. Et la cause en est toute simple.

OK, j'arrête l'ironie. Jasons sérieusement.
En fait, ce qui m'agace au plus haut point avec ce fait divers, c'est que cet après-midi-là,
Opération nez rouge cherchait des bénévoles, les
banques alimentaires avaient des milliers de paniers à remplir et des centaines d'itinérants se gelaient les roubignoles dans les rues de Montréal. Nombre de bonnes causes n'attendaient que le concours et l'implication d'un homme intelligent et articulé comme M. Khadir. Or, celui-ci a jugé qu'il était plus important, "solidaire" et porteur de progrès social de lancer un soulier contre un édifice que de s'impliquer dans n'importe quelle cause humanitaire. Pour le jugement, on repassera.
C'est tellement puéril que je ne puis résister à l'envie de faire la morale au vrai chef maintenant qu'il est élu et que Françoise David ne l'est pas porte-parole de Québec solidaire. Il m'arrive parfois de monter en chaire et de clamer la "vérité" haut et fort, ex cathedra, en coupant court à toute requête. Monsieur Khadir, attachez bien vos souliers, j'arrive avec mes gros sabots (et pardonnez-moi ce très douteux jeu de mots).
Militer pour un Québec plus juste et plus solidaire, M. Khadir, ça va plus loin que
rouvrir l'usine de GM de Boisbriand pour la transformer en chaîne de montage de
Westfalias psychédéliques. C'est plus exigeant que faire pousser des plants de pot dans le canon des fusils. Ça peut se faire autrement qu'en distribuant
En lutte au cégep du Vieux-Montréal. C'est plus complexe que tuer les riches pour les donner à manger aux pauvres. Ça implique que les projets novateurs et complexes que vous proposez doivent être étoffés, documentés, crédibles; cela est éminemment plus complexe que de crier "So, so, so, solidarité" en brandissant une pancarte "À ba$ le capitali$me!" fabriquée avec le bois équitable (
logo "Fair Trade Certified" à l'appui) d'une coopérative vaguement péruvienne.
Tout ça, c'est bien. C'est mièvre, plein de candeur, cute à mort, louable et noble. Mais c'est peu. Si on s'en contente, c'est du militantisme. Si on va plus loin, c'est de l'action politique. C'est pour agir politiquement qu'on vous a élu, M. Khadir, et non pour jouer les cégépiens en colère.
C'est pourtant simple à comprendre : poser des questions et faire des gestes ayant une
portée positive, c'est de l'action politique. Élire un
président porteur de changement, c'est de l'action politique. Tenter par des moyens concrets et utiles de renverser le régime totalitaire nord-coréen ou la censure politique chinoise, c'est de l'action politique. Lancer un soulier sur la photo d'un président, c'est du militantisme estudiantin maladroit. C.Q.F.D.
Si vous voulez militer, des centaines de groupes de pression se feront un plaisir de considérer le curriculum vitae d'un homme de votre calibre, M. Khadir. Si vous voulez faire de la politique, il faudra agir tôt ou tard comme une grande personne. Personnellement, la dernière fois que j'ai lancé mes souliers, j'étais assis dans une chaise haute et je réclamais une seconde portion de dessert. Si ça n'a pas fonctionné pour un dessert, - merci, maman, d'avoir une telle poigne de fer - je doute que cela ait quelque impact sur le président des États-Unis d'Amérique...
Saisissez-vous le message, Monsieur le député? Me fais-je bien comprendre?
Peu importe : je ne voterai plus jamais pour vous et vos congénères, M. Khadir. Mon vote de gauche, ce n'est ni pas un vote ni par un projectile à semelle que je l'exprimerai : c'est par chaque petit geste quotidien posé de façon gratuite et désintéressée.
Et pour accomplir cette besogne aussi urgente qu'essentielle, mieux vaut garder ses souliers.